Petit éloge de la lenteur sur la route

Ô véhicule à moteur, suspends ta vitesse !

Ami automobiliste, frère de route, pourquoi nous frôles-tu à vive allure ? Pourquoi s’énerver ainsi quand tu croises plus lent que toi ? Tu sembles bien pressé par le temps, au point de risquer d’avoir une mort sur la conscience. La mort d’un plus lent que toi.

Entre nous, le rythme est si différent… « Plus vite, on est en retard ! », « Pas le temps ! », « Accélère ! » n’a pas de place dans le langage du lent, souvent non-motorisé.

Dans cette caisse, cette boîte qui enferme et qui emmène, on appuie sur la pédale, et tout s’accélère. Sur un vélo, les pédales aussi nous permettent d’avancer. Mais le rapport au temps est si différent !

Sur la route, tout est ralenti. On apprécie les paysages qui défilent doucement sous nos yeux ébahis. Les parfums de la nature allège notre respiration haletante. Les arbres, en haie d’honneur, nous abritent des rayons d’un soleil de plomb. Une biche à l’orée du bois nous salue. Les animaux et autres diverses petites bestioles traversent paisiblement la route. Pour eux c’est la traversée de la mort : la chance d’atteindre vivant l’autre côté de la rive est mince. Sur le macadam, la loi est celle du plus gros, du plus rapide. Lancés à bicyclette, nous ouvrons grand les yeux pour contourner au dernier moment les plus petits qui circulent sur la route. On tente de deviner ce qui ce cache derrière ce minuscule et fragile piéton. Observation du vivant, contemplation des merveilles de la Création…

On prend le temps de saluer les habitants des villages traversés. Des regards interrogatifs, surpris, des sourires, parfois même quelques paroles, s’échangent.

Ce soir, quand le soleil quittera le ciel, que la nuit nous couvrira de son manteau étoilé, nous aurons à trouver un abris, à planter la tente, à nous approvisionner en eau, à reprendre des forces… Mais ce n’est encore que plus tard dans la journée. Faisons confiance à la divine providence.

Nous ne courrons plus après le temps, ne cherchons plus à le dominer. Seulement à le prendre tel qu’il est. Vivons le présent. Rendons grâce pour tout ce qui nous est donné à cet instant. Quel bonheur que de ralentir la cadence pour s’échapper de la course contre la montre qu’impose parfois la société moderne. Quel soulagement que de ne plus rechercher à tout prix la rapidité, la rentabilité, l’efficacité. L’agenda, les rendez-vous, les horaires sont derrières. La route de l’aventure à vélo ouvre à la vérité temporelle. Il n’est pas question ici de liberté ; se libérer du temps n’est-il pas illusoire ? Nous ne faisons qu’avancer au rythme naturel de la vie.

Mais alors, je m’interroge… : pourquoi ne pas voyager à pied ?

« Vous passez gaillardement devant les postes à essence ; à une époque où l’on parle beaucoup d’écologie, de pétrole, de nucléaire et de pollution, votre véhicule vous permet de nouer un contact étroit, vrai, direct, permanent avec la nature, la géographie, les gens, leur vie, leurs coutumes, les odeurs, les plantes, les animaux, etc. (…)

Pour vous, tout est différent, vous n’êtes pas pressés : ce n’est pas une course contre la montre, et il n’y pas notion de compétition. À notre époque de vitesse, vous devenez un retardé : toujours aller plus vite… Et vous qui traînez comme une tortue avec sa carapace : décidément, vous n’êtes pas comme tout le monde… »

Extrait de Guide du vélo autour du monde (1979), Joël Lodé. 

 

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