Regard d’un paysan d’avant sur le monde d’aujourd’hui

Saint-Philbert-des-Champs, jeudi 3 août. Nous sommes à 10 kilomètres de Lisieux, dans le Calvados. La nuit n’est pas encore tombée, mais il commence à se faire tard. Fatigués d’avoir roulé toute la journée et d’avoir grimpé quelques côtes harassantes (non, ce n’est pas plat en Normandie), on ressent le désir de s’arrêter pour aujourd’hui. Où aller ? Nous partons à la recherche d’une demeure. Une ferme dans l’idéal, pour y dresser la tente.

Nous roulions tranquillement sur cette route en ligne droite. Des rangées d’arbres sur notre droite, champs à gauche. Soudain, une brèche parmi les arbres. L’entrée d’une pâture. Il y a même une habitation. J’aperçois au loin un homme occupé avec des ânes. Des ânes ! Je crois que ce sont surtout eux qui m’ont attiré. Il faut aller leur dire bonjour. Et puis cet écriteau, « chez pépé », m’incite à rentrer pour demander l’hospitalité à ce monsieur. J’invite Agnès à me rejoindre…

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Premier contact avec Jacques, homme paisible

Le petit bonhomme, qui ne semble pas tout jeune, est occupé à replanter un piquet de clôture. Trois ânes l’observent. Sans être propriétaire de ces lieux -il se présente comme le jardinier- il accède à notre requête : nous pouvons planter la tente pour la nuit. « Installez-vous où vous voulez ». On est tout de suite mis à l’aise.

On fait donc la connaissance de Jacques, 82 ans, ancien éleveur de vaches, « homme à tout faire » de cette belle demeure normande appartenant à des Parisiens. Une maison de vacances que lui, le Normand, entretient. Avec Jacques, c’est tranquille. Ni bavard, ni silencieux, notre hôte prend le temps dans le dialogue. Quelques blancs dans la discussion laissent le temps à la réflexion, à l’observation, au calme…

Dans les discussions habituelles, on doit parler vite (et parfois fort) pour être suffisamment entendu, et se faire comprendre. Mais malgré l’effort, on est souvent coupé avant d’avoir terminé. Pas de problème avec Jacques, homme paisible qui parle avec lenteur et écoute avec attention.

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Pleine confiance en Dame Nature

L’ancien éleveur nous marque par son lâcher prise et sa confiance en Dame Nature. Elle lui donne toujours la force de prendre soin de deux potagers, trois ânes et deux brebis.  » Dans ton potager, des fois tu réussis, mais tu ne sais pas pourquoi, se questionne Jacques. Tu te demandes pourquoi un jour ça pousse bien, et inversement, pourquoi ça ne fonctionne pas l’autre jour : tu n’as jamais vraiment la solution… C’est Dame Nature ! »

D’une année à l’autre, la semence de la même plante ne lève pas : « Mystère ! » selon le paysan. « On ne décide de rien, on ne fait que participer. » Jacques s’en remet au mystère de la vie et de la Création. « Tu as beau avoir les meilleurs graines du monde, il y en aura toujours qui ne pousseront pas. »

Alors parfois, pour forcer un peu la croissance de ses petits légumes, et contrer l’humeur aléatoire de Dame Nature, Jacques avoue recourir à l’engrais chimique. « De manière raisonnée, tempère-t-il, voire plus que raisonnée… Mais aujourd’hui, ils sont partis loin. »

La course aux hectares et aux grosses machines

Si Jacques fait passer la raison au-dessus de l’utilisation d’engrais chimiques, ils ne semblent pas suivre le même exemple. « Dans la plaine de Caux, les rendements chutent à vitesse grand V, parce qu’ils ont trop tiré dessus. » Le petit paysan nous l’affirme sans détour : « Les sols sont épuisés. »

Ils ? Non loin du jardin potager de l’ancien éleveur, les agriculteurs normands font « la course aux hectares et aux grosses machines. »

Toujours plus vite, toujours plus gros. Jacques semble le reprocher. Lui a toujours vécu à la campagne, dans une petite ferme en location où il élevait une trentaine de vaches laitières. « A l’époque on n’avait pas de matériel comme maintenant, compare le Normand. Avant j’avais un tracteur de 35 chevaux. Ceux d’aujourd’hui font 300 chevaux ! »

« C’est la course au gros matériel : pour l’amortir, il faut voir plus grand, avoir de plus en plus d’hectares à lui faire faire, avoir une plus grosse ferme… »

« L’évolution a peut-être été trop rapide », poursuit Jacques. Est-ce lui qui n’a pas évolué, ou est-ce l’agriculture qui a n’a pas pris le temps de se développer avec sagesse et raison ?

La permaculture ? Pas son truc

S’il semble être farouchement opposé à l’industrialisation de l’agriculture, il ne faudrait pas croire non plus que Jacques soit un ferme paysan bio-écolo, passionné d’agroécologie ou de permaculture. On sent chez lui à la fois un certain intérêt à ce sujet, et un certain scepticisme. « La permaculture ? C’est bien, mais il faut que ça fasse vivre son homme. Est-ce que c’est le cas ? Je ne sais pas…

Il a tout de même fait un passage à la célèbre ferme normande du Bec Hellouin, non loin de chez lui, pour un stage en permaculture. Il en ressort déçu. Une modeste ferme devenue trop grosse à son goût, des stages payants : il voit d’un mauvais œil la facette commerciale de la permaculture, trop présente, selon lui, chez Charles et Perrine Hervé-Gruyer. A cette critique, qu’ils ont l’habitude de recevoir, ces derniers ont quelques explications (elles sont ici).

Alors non, Jacques ne fait de permaculture dans son jardin, « même si ma fille me conseille, par exemple, de couvrir le sol du potager. » Mais, « c’est bien pour s’amuser… »

Qu’en penser ? Entre l’agriculture moderne, dite conventionnelle, et la permaculture, qui recouvre de nombreuses méthodes plus naturelles, il y a tout un monde. Entre deux, il y a Jacques, qui ne croit ni en l’un, ni en l’autre. Ou peut-être croit-il plus en l’autre sans le dire ou sans en prendre conscience. Il représente le monde paysan d’avant. Une agriculture que beaucoup pratiquait, avant la fuite vers les grandes villes. Un mode de vie plus qu’une profession. Une société où chacun cultivait son jardin, élever quelques animaux, cueillait plantes et champignons. Rien de bien méchant. Simplement de quoi nourrir sa famille. Un monde plus rustique, certes, mais plus naturel. Une époque oubliée. Certains anciens, comme Jacques, nous la rappellent, sans pour autant réclamer un retour en arrière. Mais peut-être pouvons nous ne pas totalement fermer la page, et conserver de cette époque quelques éléments de sagesses.

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