Le Lapin bleu, refuge d’artistes

Dimanche 6 août 2017, nous passons un coup de fil à Anne. Elle et Tristan, son compagnon, habitent le refuge du Lapin bleu, à Trans, petit village mayennais. Agnès avait répertorié, depuis le site du wwoofing, quelques adresses de fermes paysannes situées à proximité de notre itinéraire. En fonction de leur situation géographique et de leurs activités, une visite pouvait s’improviser. A vrai dire, il s’agit précisément de l’objectif du voyage : aller à la rencontre des paysans. Autant s’inviter chez eux ! Nous ne pouvons malheureusement pas toujours prévoir à l’avance notre passage. A vélo comme à pieds, les étapes restent incertaines. Quoiqu’il en soit, nous ne mettons pas de couteau sous la gorge. Ils ont la liberté de refuser, nous avons la possibilité de faire autrement.

En passant un coup de fil à Anne pour savoir s’il lui est possible de nous héberger le lendemain en échange d’un coup de main de notre part, nous contrevenons à la règle habituelle du wwoofing qui préconise de prévenir l’hôte suffisamment tôt. Nous la prenons en effet un peu au dépourvu. De l’autre côté du téléphone, la jeune femme accepte malgré tout. Anne et Tristan ont la gentillesse de recevoir notre visite, preuve que l’hospitalité impromptue fonctionne ! Ce qu’on reçoit est parfois même plus fort que si elle avait été planifiée.

Nous débarquons ainsi avec nos deux vélos au refuge du Lapin bleu, petite ferme sur les hauteurs de Trans. Le village mayennais compte un peu plus de deux-cent âmes. Sur son point culminant se dresse une éolienne entourée de quelques habitations, dont la fermette de nos hôtes. A ce propos, sont-ils dérangés par le bruit des pâles du géant, ce vacarme qu’incriminent tant les anti-éoliens ? Non, pas de perturbations particulières. Nous-mêmes n’avons pas perçu grand-chose, même par vent virulent.

Nous resterons un jour et deux nuits au refuge d’Anne et Tristan. Ce fût notre premier véritable wwoofing. Une journée pleine, c’est court, mais la rencontre avec ces deux artistes néo-ruraux reste mémorable.

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Notre chambre pour la nuit : une camionnette aménagée, tout confort.

Le choc des cultures

Il y a deux ans, cette ancienne petite ferme tombait en miettes. Anne l’a rachetée pour une bouché de pain. Un tas de pierre, qui plus est en Mayenne, n’est pas bien cher. Apparemment, le prix du foncier dans le département attire les conversions paysannes ! La jeune femme reconnaît que ce type de changement n’est pas commun et un peu dingue, surtout pour venir vivre dans une ruine au fin-fond de la brousse mayennaise. Mais elle a fait le choix de troquer l’air parisien contre un air plus naturel, nettement moins suffoquant. Après avoir travaillé à la capitale dans la culture, celle des artistes, elle s’est réfugiée dans une culture plus terrestre, celle des plantes. Non pas que le culturel ne lui plaise pas, elle avait simplement soif de nature.

Pendant qu’elle travaille comme surveillante dans un établissement scolaire, non loin d’ici, son compagnon, qui l’a rejointe, installe des panneaux solaires chez les particuliers. Il a d’ailleurs pu en récupérer pour fournir une énergie alternative au compteur Edf auquel ils restent malgré tout reliés. Depuis leur arrivée à Trans, le couple est toujours occupé à l’aménagement de leur nid. « Dur de prendre du temps pour autre chose », déplore Anne. Ils ont tout de même réussi à installer une chambre à l’intérieur avant l’hiver, après avoir dormi en caravane de mars à novembre.

 

 

 

Si la maison principale et l’ancienne grange sont en travaux, le jardin, lui, semble bien entamé. Les légumes, les plantes médicinales et aromatiques, les poules, les moutons d’Ouessant, très indépendants, les deux chiens imposants, se sont bien implantés. Ils ont pu trouver refuge au Lapin bleu. Mais pas question de se reposer maintenant sur ses lauriers.

Débarqués ici il y a peu, Anne et Tristan nourrissent des ambitions plus grandes encore. Les légumes et les œufs de poule, c’est un bon début. Mais il faut davantage pour changer le monde. Néo-paysans, Anne et Tristan ? Ils se définissent davantage comme un couple « roots ».

Résidence d’artistes alternative

Caen, La Rochelle, la Bretagne, Bordeaux, Montréal, Paris, enfin la Mayenne : les valises qu’a transportées Anne à travers la France et le monde sont toujours remplies de projets artistiques. Surtout alternatifs. Son rôle à elle, c’est d’en assurer l’organisation, la coordination et la promotion.

La transition paysanne qu’elle et Tristan sont en train de vivre ne semble pas être une raison pour oublier cette culture qui lui est si chère, celle qui nourrit les esprits mais que l’on retrouve presque exclusivement en ville. « Il faut que les gens se réapproprient la culture, surtout à la campagne où c’est devenu complètement mort », souhaite Anne.

Trans comptait autrefois une épicerie, des bars, une boulangerie, quelques autres commerces, une vingtaine d’agriculteurs. Ces derniers ne sont désormais plus que sept. Les commerces, eux, ne se comptent plus : tous disparus ! L’église se dresse, seule, au milieu du petit centre-ville, abandonné de toute autre animation. A vrai dire, Trans n’est que le reflet du phénomène global de la désertification des campagnes.

Citadins devenus néo-paysans, Anne et Tristan ont l’ambition de créer une résidence d’artistes à la ferme. Du théâtre et de la musique au milieu des poules et des légumes, pourquoi pas ? La néo-paysanne revêt bien le caractère loufoque et rock’n’roll que sa famille n’hésite pas à lui attribuer. Son compagnon, Tristan, lui, est sur la même tonalité, en plus guttural. Aménager la grange désaffectée en scène culturelle est une idée qui ne déplaît pas au chanteur de musique métal.

Ce n’est d’ailleurs pas un projet lointain. Le rideau s’ouvrira peut-être dans quelques jours sur une première représentation théâtrale : Anne et Justine, jeune metteuse en scène caenaise, aimeraient faire resurgir le passé de Trans sur les planches, à travers des témoignages d’anciens. De quoi réanimer la commune aujourd’hui dépeuplée. Et ça colle parfaitement avec l’objectif du Lapin bleu, celui d’en faire un « lieu de sociabilisation, d’agriculture et de culture ».

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Le coin des artistes, après un peu de rangement.

Agnès et moi passons l’après-midi à ranger, nettoyer, aménager la grange afin que Justine puisse y travailler paisiblement. La metteuse en scène, arrivée aujourd’hui même, construit la pièce de théâtre. Anne fournit le reste. Il faut dire qu’ici, le matériel ne manque pas. La ferme regorge d’un bric-à-brac abondant. Artistes et paysans peuvent se servir.

Les rois de la récup’

Le refuge du Lapin bleu est un peu le royaume de la bricole. On pourrait le percevoir –d’un mauvais œil- comme une accumulation de biens matériels inutiles. Nos hôtes ne le voient pas de cet œil-là : « Mon shopping, je le fais dans les décharges. » Pas question pour Anne d’acheter en magasin. Avec ces deux experts en récup’ et retapage, pas de gaspillage en vue. Rien ne se perd et tout se transforme ! En témoignent les vitres qui font office de serre et la vieille camionnette de poulailler. L’atelier de la ferme est recouvert d’outillage et de pièces en tout genre. Tristan est un touche-à-tout, notamment en mécanique, ce qui réduit les dépenses…et les besoins matériels.

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Une camionnette désuète ? Hop, un poulailler.

Pas besoin non plus de remplir des cadis aux supermarchés en nourriture emballée : les légumes du jardin, qui alimentent les deux comparses et les gens de passage, permettent eux aussi au couple de gagner en autonomie.

Culture et permaculture

Cultiver les végétaux a inspiré à Anne l’idée d’exporter quelques confections artisanales sur les scènes musicales. Après le théâtre, les festivals de musique. Anne espère pouvoir un jour y proposer des boissons naturelles, à base de plantes, plus légères que l’incontournable bière.

En-dehors des perspectives culturelles débordantes, le refuge du Lapin bleu conserve une des activités principales d’une ferme paysanne : l’agriculture.

En compagnie de notre hôte, nous plantons poireaux, salades et betteraves. Anne expérimente la permaculture, en suivant les conseils donnés par certains ouvrages d’herboristerie et de culture potagère. Elle le fait avant tout à sa manière. « La permaculture, ce n’est autre que la scientifisation de pratiques ancestrales, avise Anne. En formation c’est bien, on apprend des choses utiles, mais rien ne vaut la pratique. » C’est d’ailleurs ce qui semble manquer dans ces stages, par ailleurs très coûteux, où l’on planche beaucoup sur le design, qui correspond à la partie théorique. « Le design, c’est bien, mais pas suffisant ! Or c’est parfois la seule chose qui est transmise dans les formations ! »

Anne nous explique que certains wwoofers remettaient parfois en cause ses pratiques sans forcément avoir l’expérience de la terre ni celle des plantes. On peut retenir la leçon suivante : Tout dépend de l’environnement du lieu, du sol, du climat, etc. Observer attentivement tout en expérimentant énormément, avec humilité et patience. Connaître les caractéristiques des végétaux avant de se lancer tête baissée dans un quelconque design.

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Tristan, Agnès, Justine et Anne.

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