Joseph, permaculteur autodidacte

Claire et Joseph Kashouka sont les parents de Marie, une amie. Quand elle a su que nous partions en quête d’expériences paysannes, avec un fort accent donné à la permaculture, elle nous a immédiatement suggéré de rendre visite à ses parents. « Ils ont un grand jardin où ils s’essayent à la permaculture. Les légumes poussent un peu partout ! », nous a-t-elle vendu.

Nous avons donc tracé notre route en fonction de cette nouvelle étape intrigante. La Chevallerais se situe au nord de Nantes, à quelques pas de la Bretagne, à quelques kilomètres de Notre-Dame des Landes, la fameuse ZAD tant médiatisée, où poussent quelques alternatives révolutionnaires.

C’est d’abord chez le couple Kashouka que la révolution s’entame. Une révolution agricole dans un petit jardin particulier. Claire est une Bretonne énergique, vivace, serviable, hospitalière, qui a la culture de la crêpe. Joseph, un homme fort à la barbe noire bien fournie, a un premier abord bourru. Mais les apparences sont trompeuses. Notre intérêt commun pour la permaculture brise la glace. Aussitôt les vélos entreposés et les sacoches démontés, Joseph n’attend pas plus longtemps pour nous emmener en visite dans son jardin, qui se révèle être un laboratoire à ciel ouvert, où les légumes abondent, poussent là où ils se sentent bien. Pas une parcelle n’est épargnée. Pas de gazon méticuleusement tondu, clin d’œil à notre amie normande Brigitte. Les plantes sont reines en ce royaume. Joseph et Claire, qui en sont les gardiens, ne sont nullement maraîchers, mais informaticien pour l’un et directrice d’Ehpad pour l’autre. Jospeh travaille chez lui en indépendance et donne des cours en université.

En cette période estivale, c’est tranquille, il n’est occupé que deux à trois heures par jour par son activité professionnelle. Le reste du temps, il mange des légumes, récupère les graines et les plante dans le potager-jardin —oui, potager d’abord, jardin ensuite— pour en récolter les fruits, les cuisiner et les déguster avec sa femme. « Pour la plupart, à l’origine, ce sont des graines de fruits et légumes que j’ai moi-même mangé !« , présente-t-il fièrement en montrant la multitude de légumes qui recouvrent le jardin. Et la boucle est bouclée. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme !

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La visite dure, dure et dure encore. Le jardin n’est pas petit. Il y en a partout ! On termine par la petite serre où Joseph réalise les semis. Les paupières se ferment doucement, même si le sujet nous fascine. Agnès s’écroule petit à petit, mais fait mine d’écouter. Joseph est tellement passionné qu’il a du mal à s’arrêter.

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 De l’orphelinat syrien à la ferme bretonne

Comment en est-il arrivé là ? L’histoire remonte à loin…

Orphelin en Syrie, où il est né, Joseph a été élevé selon la confession chrétienne orthodoxe grecque. Vers 18 ans il quitte la Syrie pour étudier en France, avec d’autres jeunes du pays. Mais un mini régime autoritaire s’installe dans le groupe d’étudiants. Il est fliqué, lui qui conteste vivement le régime politique de son pays. Des rapports sont envoyés là-bas par ses camarades. On lui fait comprendre que c’est en prison qu’il se retrouvera s’il rentre au bercail. Dans ces conditions, pas question pour lui de faire le voyage retour. Le jeune syrien se retrouve SDF en Bretagne. « Je ne mangeais presque que des pommes, c’est tout ce qu’il y avait sur ma route ! »

Une route qui le mène dans une ferme, où il est accueilli comme woofer. Claire, sa future femme, n’est autre que la fille de ses hôtes. Le voilà plusieurs années après, marié à une Bretonne, père de deux jeunes filles, informaticien indépendant, permaculteur amateur.

Permaculture 2.0

En tant que néophyte en matière de maraîchage, il passe par le web, qu’il considère comme une mine d’or, et quelques bouquins. Comme il dit lui-même, il tire son savoir d’internet, expérimente dans le jardin et en retire ses propres conclusions. « Je ne fais que des tests ici, je ne suis pas dans une logique de production. C’est pour tester ce qui fonctionne ou pas, ce qu’il faut faire ou pas. »

Joseph est tombé par exemple sous le charme de Claude Bourguignon, l’agronome devenu célèbre pour ses coups de gueule contre l’agriculture industrielle et l’usage massif des pesticides, ainsi que de Bernard Ronot, agriculteur engagé dans la biodynamie. Peut-être l’ont-ils inspiré. En tout cas, il l’est quand il nous parle de la terre, cette terre argileuse de son jardin qu’il tient dans une forte poignée de main. Il reprend leur discours pour expliquer le choix de la permaculture :

« Après la guerre, on a remarqué que les champs bombardés étaient devenus plus fertiles qu’avant. C’était dû au nitrate présent dans les bombes. Pour booster l’agriculture il y a eu l’idée de faire des produits à forte dose de nitrate. Ça poussait très bien, super ! Aujourd’hui on met ce genre de produit partout : pour chaque problème on invente un nouveau produit. Mais finalement l’agriculteur dépense plus en produits qu’il ne gagne en vendant sa production. D’où les subventions à tout-va. Et tout est à base de pétrole. Plus de pétrole, et tout s’écroule ! Ce n’est pas un système vertueux ça.« 

(vidéo de Bernard Ronot reprenant ce constat, ici).

Le maraîcher autodidacte prouve que l’alternative proposée par la permaculture fonctionne plutôt bien, au moins à petite échelle.

Devant cette surabondance, Joseph Kashouka, les mains pleines, ne garde pas que pour lui. Il distribue aux voisins qui, parfois, le lui rendent bien. Les tontes du stade de foot d’à-côté nourrissent ainsi le sol de son jardin. De même que les feuilles qu’un copain paysagiste lui ramène de Nantes, ou que les copeaux de bois de la déchetterie. « Et chez nous, le bois de la déchetterie, c’est gratuit ! Feuilles et bois, c’est du carbone qui enrichit la terre. Mais pour mon sol argileux, très lourd, c’est le nitrate qui importe le plus. »

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Où sont les maraîchers ?

Toutefois, le permaculteur amateur, qui ne consacre pas pleinement son temps à cultiver le jardin, ne peut pas alimenter le village entier. Il se sent un peu seul. « La terre est bonne ici, la preuve ! Pourquoi personne ne se lance dans la permaculture ? Il y a pourtant du potentiel… »

Paysans et maraîchers, où sont-ils ? Face à ce désert, Joseph a bien quelques réponses, plutôt politiques, pour soutenir la production locale : « Il faudrait instaurer la taxe kilométrique, que Jean-Luc Mélenchon avait proposée, qui veut que plus un produit vient de loin, plus il est taxé. »

En plus d’intégrer le coût écologique dans les produits importés, qui rejoint le juste principe pollueur-payeur, on privilégie en même temps la production locale.

Notre penseur du jour suggère également la création de fermes communales. Et non, ceci n’est pas à un coup d’état bolchevique par Joseph le Syrien : « Les mairies emploieraient plusieurs maraîchers sur l’exploitation communale, avance-t-il, laquelle servirait à nourrir la population environnante. »

Ce n’est donc qu’une question de mutualisation ou de solidarité : se regrouper pour limiter la pénibilité au travail et produire suffisamment en fonction des besoins d’une ville entière. N’ayons plus peur de tout ce qui a pour racine le mot « commun » —communisme, communautaire, commune— dénaturé par le régime soviétique et détourné par le capitalisme américain pour mieux asseoir son paradigme.

On peut aussi faire comme Joseph : cultiver son propre jardin, gagner en autonomie et partager autour de soi. Imaginons un instant cette utopie… Les agriculteurs, au sens large du terme, n’auraient plus à trimer pour chercher à produire en quantité. On se relierait à une alimentation plus directe et naturelle, sur laquelle on serait entièrement responsable. Des spécialités pourraient s’échanger contre d’autres spécialités : un boulanger échangerait par exemple son pain contre le miel d’un l’apiculteur. Plus besoin d’argent. Davantage de lien social et de solidarité.

Retour en arrière ou retour à l’essentiel ?

Ce n’est bien sûr qu’une utopie. Mais chez Joseph, ce qui pousse n’est pas une utopie.

 

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